Guerre génocidaire et illusions suprémacistes en Israël : on n'échappe pas à la réciprocité | Gadi Algazi
Gadi Algazi, historien israélien, est un militant anticolonial. Professeur d'histoire à l'université de Tel Aviv, il étudie l'histoire sociale de l'Europe entre 1350 et 1600, celle des sciences et celle du colonialisme en Israël/Palestine depuis 1948.
Gadi Algazi, historien et militant anticolonial israélien, a publié cette tribune en hébreu dans le quotidien Haaretz le 7 mars dernier. Il nous en a donné une version anglaise assortie d'un bref préambule au sujet des événements survenus ces dernières semaines, traduite ici par Étienne Balibar et Julien Théry.
Ce texte, adressé à l’opinion publique israélienne, a été publié dans Haaretz il y a trois semaines avec un sentiment d’urgence : la guerre pouvait reprendre à tout moment. C’est ce qui est arrivé. Mais il ne s’agit pas seulement d’une reprise de la guerre : tous les signaux indiquent que les plans pour l’expulsion en masse des Palestiniens de Gaza n’ont pas été abandonnés.
Les préparatifs ont été menés à bien et les porte-parole du gouvernement israélien ont ouvertement exprimé la menace. Il est impossible de dire avec certitude si l’armée israélienne et ses alliés à la Maison Blanche seront effectivement en mesure de procéder aux expulsions, si les régimes arabes et les autres pays se risqueront à coopérer à un tel crime, mais il serait irresponsable d’ignorer un péril de telles proportions.
L’on vient d’apprendre que les Émirats proposent de l’argent aux Égyptiens, et que les Américains menacent de retirer leur aide économique si l’Égypte n’accepte pas d’accueillir des centaines de milliers de Palestiniens. Au même moment, plus de 40 000 Palestiniens ont été extraits par la force de camps de réfugiés en Cisjordanie avec ce qui apparaît comme une tentative pour déstabiliser ce qui reste de l'Autorité palestinienne et provoquer une escalade qui fournirait un prétexte pour ce que les fascistes israéliens appellent « le coup décisif » dans le combat historique contre les Palestiniens.
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Pour le mouvement des colons – le bloc le plus puissant de la politique israélienne, avec d’ardents soutiens au sein de l’armée –, obtenir une expulsion même partielle des Palestiniens représenterait un succès qui changerait radicalement les termes de la question palestinienne. Des campagnes pour expulser de Gaza les Palestiniens, et en particulier les réfugiés et leurs descendants, ont déjà eu lieu en 1967-1968 et entre 1971 et 1973. Aujourd’hui, cependant, les Palestiniens sont confrontés à une conjonction désastreuse de conditions locales et mondiales, à une impitoyable campagne de déplacement avec un plein soutien impérial, qui est sans précédent depuis 1948. Il serait tragique de laisser faire, et que les gens du monde entier, de plus en plus las des bombardements aveugles, ne comprenne pas la gravité de ce qui est en train de se passer.
Le fond de la question, c’est la réciprocité. Il y a réciprocité positive quand les gens se font mutuellement du bien, et il y a réciprocité négative quand ils échangent des coups. C’est là un mécanisme social élémentaire, dont la loi ancienne est : Ce qui t’est odieux, ne le fais pas aux autres.
Il n’était pas besoin d’être un grand penseur pour comprendre que maltraiter, affamer et torturer des prisonniers palestiniens mettait en danger les vies des otages et des prisonniers israéliens. C’est déjà le cas dans les guerres « ordinaires », quand la bien-traitance des prisonniers de chaque partie est liée à la bien-traitance de ceux des autres. C’est assurément le cas dans une guerre qui a commencé par un crime de guerre – l’enlèvement d’otages civils, après des décennies d’oppression et de violences infligées aux civils de Gaza. Ne dites pas qu’il ne s’agit « que » de l’ancien ministre de la sécurité de Gaza Itamar Ben-Gvir, parce que tous les cadres et dirigeants du secteur de la défense ont été complices des mauvais traitements systématiquement infligés aux prisonniers et aux captifs palestiniens dans les prisons et camps de détention israéliens. Ceux qui sont descendus dans la rue dès le début de la guerre pour exiger l’échange des otages contre les prisonniers l’ont compris dès le départ.
L’état d’esprit consistant à dénier complètement le principe de réciprocité dans les relations sociales et politiques s’est instauré en Israël depuis des décennies.
Comment se fait-il que des gens qui étaient capables de faire ce simple calcul – à savoir que l’aggravation des mauvais traitements infligés aux Palestiniens mettait les otages en danger – ne l’aient pas fait ?
Peut-être parce que l’état d’esprit consistant à dénier complètement le principe de réciprocité dans les relations sociales et politiques s’est instauré en Israël depuis des décennies : Un peuple qui habite ici tout seul. En Israël, on peut manger à satiété pendant que de l’autre côté de la barrière, les Gazaouis doivent se contenter des rations alimentaires qui leur sont assignées et rien de plus. En Israël, il y a l’électricité et l’eau courante ; à Gaza, les parents prient pour réussir à passer l’hiver sans électricité ni eau potable. En Israël, nous vivons relativement en sécurité, et de l’autre côté de la barrière, ils vivent dans la terreur des bombardements et des raids nocturnes.
Le déni de la réciprocité négative a suscité l’illusion grandiose que nous pouvions frapper l’autre partie sans en payer le prix et que nous pouvions infliger une immense souffrance sans conséquences. Une occupation Deluxe, une politique de l’unilatéralisme. Nous sommes en situation d’immunité ; ils sont vulnérables.
La plus dangereuse illusion des maîtres est de penser qu’ils ne dépendent pas de leurs esclaves et que leurs esclaves ne sont pas des êtres humains comme eux. Oui, l’occupation a fait de nous, comme l’a dit Yeshayahu Leibowitz, une nation de maîtres. La suprémacie a un prix.
La guerre a créé une fissure dans ce sentiment d’immunité et de domination. Était-il réaliste de s’attendre à ce qu’au lendemain d’un choc terrible, nous nous débarrasserions du suprémacisme et reconnaîtrions la réciprocité comme condition élémentaire de la vie, bonne ou mauvaise ? Je n’en suis pas sûr. Les crimes de guerre du 7 octobre ont semé la peur dans les cœurs et le trauma peut faire perdre la raison. Mais il ne s’agit pas seulement de trauma ici. Il s’agit d’un schéma profondément enraciné : la réaction dominante dans le public israélien a été et demeure un immense désir de retrouver l’ancienne position de maîtres et de restaurer son illusion d’immunité.
Cette guerre destructrice est mue par un effroyable mélange de la logique de vengeance réciproque et du fantasme d’administrer « le coup de grâce » qui mettra fin à toute réciprocité.
Il y a eu des moments pendant la guerre où il était possible de discerner des éclairs de reconnaissance de la terrible et douloureuse mutualité entre les destins des peuples de chaque côté. Certains ont reconnu le lien, par exemple, entre le déplacement des habitants israéliens de la Haute Galilée et les déplacements répétés des habitants du Sud Liban. Après tout, depuis la fin des années 1970, des centaines de milliers de Libanais ont été contraints de quitter leurs maison de façon répétée et certains n’ont pu rentrer qu’après de nombreuses années. Il y a aussi un lien entre la vie à Gaza et la vie à Sderot. Cela aurait pu être un lien de partenariat, de réciprocité positive ; mais depuis des décennies, c’est un lien de souffrance mutuellement infligée.
C’est vrai, il n’y a pas de symétrie. Tout mal fait à une population civile – bombardements et prise d’otages, déportation, meurtres et blessures, affamement et expulsion – est fondamentalement inacceptable. Mais la capacité d’Israël à infliger la souffrance – à détruire des villes entières, à déplacer des centaines de milliers de personnes, à tuer, affamer et expulser – est bien plus grande que la capacité des organisations armées palestiniennes et libanaises. La règle de base en Israël a toujours été que le prix à faire payer doit être incommensurablement plus élevé que les souffrances et la douleur infligées par l’autre partie.
C’est ainsi qu’après le 7 octobre, on attendait communément parmi les Israéliens la restauration de la domination et de la suprémacie par la vengeance déguisée en expression de réciprocité – « Il nous ont fait cela à nous ; nous allons le faire à eux ». Les politiciens ont entretenu ce sentiment, les généraux l’ont mis en œuvre dans la guerre et s’en sont servi pour justifier les bombardements indiscriminés. Mais la riposte, cela devint clair rapidement, n’était pas seulement un bain de sang de plus. Elle va bien au delà : c’est une guerre conçue pour l’élimination de l’adversaire, pour briser le cercle de la réciprocité, si terrible qu’il soit, vers un nouvel horizon – d’expulsion et de destruction.
Cette guerre destructrice est mue par un effroyable mélange de la logique de vengeance réciproque et du fantasme d’administrer « le coup de grâce » qui mettra fin à toute réciprocité. Telle est la vision : de la fumée qui monte de bâtiments détruits et des villes en ruine ; le silence, de l’horizon à l’horizon. Le silence d’un cimetière. Un peuple qui habite ici tout seul, en effet. C’est pourquoi il n’y a pas de fin à cette guerre.
Quiconque dit : « Il n’y a pas d’innocents à Gaza » doit comprendre que ses mots justifient ceux qui disent : « Il n’y a pas d’innocents en Israël ». Et j’insiste sur le fait qu’il y en a.
On n’échappe pas à la réciprocité, même entre parties inégales. Quiconque chercherait à y échapper détruirait le tissu même de la vie humaine. Et, si cela ne suffisait pas, une guerre alimentée par ce mélange explosif promeut à des positions de commandement ceux qui croient vraiment possible de briser les liens de l’humanité – les messianiques et les fanatiques, les adeptes de l’ancien commandement détruire, tuer, et anéantir. Mais les Palestiniens ne disparaîtront pas. Ni ici, ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni en exil. Et le Moyen Orient ne disparaîtra pas non plus.
Le déni de la réciprocité nous prépare le prochain désastre, le prochain acte de vengeance, et un pas de plus autour du cercle de la mort, parce que toutes nos vies sont interdépendantes et connectées. Quiconque dit : « Il n’y a pas d’innocents à Gaza » doit comprendre que ses mots justifient ceux qui disent : « Il n’y a pas d’innocents en Israël ». Et j’insiste sur le fait qu’il y en a. Quiconque a dit qu’il n’y a pas de civils à Gaza qui ne soient impliqués est invité à réfléchir à la façon dont l’adoption du principe selon lequel il n’y a pas d’innocents peut avoir des conséquences effroyables pour la vie des gens ordinaires. Et quiconque dit que les crimes des Palestiniens peuvent justifier toutes les mesures, quelles qu’elles soient, oublie (ou peut-être ne connaît pas) les crimes commis par l’État d’Israël à la demande de gouvernements élus avec des élections relativement libres.
Rien ne peut abolir la réciprocité. Si nous n’établissons pas de réciprocité positive, nous nous trouverons piégés dans un cercle sanglant de réciprocité négative. Ceux qui sont occupés et dépossédés ne pourront peut-être pas faire face à la force supérieure d’une armée qui attend déjà les nouvelles bombes apocalyptiques pour remplacer celles qui ont été testées à Gaza. Nous pourrions cependant nous souvenir ce que les experts ont dit au début de cette guerre : une partie significative des munitions du Hamas ont été fabriquées avec les débris des munitions israéliennes, à partir de bombes qui ont été lâchées sur Gaza et n’ont pas explosé.
Plus important : une guerre d’extermination sème une haine mortelle. Nous, citoyens de l’État des maîtres, n’avons pas eu d'immunité, et nous n'en aurons pas non plus à l'avenir. Nous demeurons fragiles, humains. Chacun d’entre nous est exposé au risque de payer le prix, en particulier ceux qui sont sans défense, les faibles et les pauvres. Car ils ont semé le vent, et ils récolteront la tempête. ●●
* Les phrases en italique sont des expressions bibliques et talmudiques qui devraient être familières aux lecteurs de l'hébreu : Talmud de Babylone, Shabbat 31a ; Nombres 23:9 ; Nombres 23:9 ; Esther 3:14 ; Osée 8 :7.

Rafah, 7 mai 2024. Photo Israeli Defence Forces Spokesperson's Unit